Le pétrodollar expliqué simplement : comment un accord de 1974 a donné au dollar son pouvoir mondial pendant 50 ans
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Le pétrodollar expliqué simplement : comment un accord de 1974 a donné au dollar son pouvoir mondial pendant 50 ans

Par Gabriel Arès · 28 mars 2026 · 8 min de lecture

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Le pétrole est la marchandise la plus échangée au monde. Pourtant, même si tu paies ton essence en dollars canadiens au Québec, en euros en Europe ou en yuans en Chine, le prix du pétrole brut sur le marché international est presque toujours fixé en dollars américains.

Pourquoi ? Parce que, depuis un demi-siècle, le pétrole mondial est majoritairement vendu et acheté en dollars. C’est ce qu’on appelle le système du pétrodollar.

Ce système discret a donné aux États-Unis un avantage économique et géopolitique considérable. Mais comment est-il né ? Tout commence par une crise en 1971 et un accord clé en 1974.

1971 : Le dollar perd son ancrage en or

Après la Seconde Guerre mondiale, le système de Bretton Woods faisait du dollar la monnaie centrale du monde. Il était convertible en or à un taux fixe.

Dans les années 1960 et 1970, les États-Unis accumulent des déficits importants, notamment à cause de la guerre du Vietnam et des dépenses sociales. Les pays étrangers possèdent de plus en plus de dollars et veulent les échanger contre de l’or.

Le 15 août 1971, le président Richard Nixon annonce la fin de la convertibilité du dollar en or. C’est ce qu’on appelle le « choc Nixon ». Le dollar devient une monnaie sans soutien physique. Sa valeur risque de s’affaiblir et la confiance internationale diminue. Les États-Unis doivent trouver une nouvelle base pour soutenir leur monnaie. La solution viendra du pétrole.

1973-1974 : Le choc pétrolier et l’accord avec l’Arabie saoudite

En octobre 1973, la guerre du Kippour éclate. Les pays arabes producteurs de pétrole imposent un embargo sur les exportations vers les États-Unis et certains de leurs alliés. Le prix du baril quadruple en quelques mois. C’est le premier choc pétrolier, qui provoque inflation et récession dans le monde occidental.

C’est dans ce contexte que le secrétaire d’État américain Henry Kissinger négocie avec l’Arabie saoudite.

Le 8 juin 1974, un accord-cadre est signé à Washington entre Kissinger et le prince Fahd ben Abdulaziz — futur roi. Officiellement, il crée des commissions conjointes de coopération économique et militaire. Dans les faits, cet accord pose les bases d’un système qui deviendra connu sous le nom de pétrodollar : l’Arabie saoudite accepte de vendre son pétrole principalement en dollars américains, tandis qu’une grande partie des revenus — les pétrodollars — est réinvestie dans les bons du Trésor américains. En échange, les États-Unis offrent une protection militaire et vendent des armes modernes au royaume.

Les autres pays de l’OPEP suivent progressivement cette pratique. Le dollar devient la monnaie de référence pour le commerce mondial du pétrole.

Comment fonctionne le recyclage des pétrodollars ?

Le mécanisme est simple, mais puissant.

Tous les pays ont besoin de pétrole. Sur le marché international, le prix du brut est fixé en dollars américains. Pour importer du pétrole, les pays doivent donc se procurer des dollars. Ils paient les exportateurs en dollars. Les pays exportateurs reçoivent ces dollars : ce sont les pétrodollars. Une grande partie est réinvestie dans la dette américaine — les bons du Trésor. On appelle cela le recyclage des pétrodollars.

Exemple concret : La Chine vend des produits aux États-Unis et reçoit des dollars. Elle utilise ensuite ces dollars pour acheter du pétrole saoudien. L’Arabie saoudite place une partie de ces dollars dans les obligations américaines.

Résultat : il existe une demande constante pour le dollar, même si les États-Unis ne produisent pas tout le pétrole du monde.

Le privilège exorbitant des États-Unis

Grâce à ce système, les États-Unis bénéficient de ce que l’économiste Valéry Giscard d’Estaing appelait le « privilège exorbitant ».

Ils peuvent financer leurs déficits budgétaires et commerciaux à faible coût. Ils peuvent émettre plus de dollars sans que l’inflation ne s’envole immédiatement, car une partie de ces dollars est absorbée par le reste du monde. Le dollar reste la monnaie de réserve mondiale, ce qui renforce leur influence, y compris à travers les sanctions financières.

Ce système a fonctionné remarquablement bien pendant près de 50 ans, car le pétrole restait indispensable.

Et aujourd’hui ?

Le système n’est pas mort, mais il s’érode progressivement. Les BRICS développent des paiements en monnaies locales et la transition énergétique pourrait réduire à long terme la dépendance au pétrole. Pour le Canada et le Québec, ce système a des liens indirects : la valeur du huard et notre économie énergétique restent influencées par les prix du pétrole et la force du dollar.

Ce qu’il faut retenir

  • Le pétrodollar n’est pas une monnaie, mais le dollar reçu en paiement du pétrole sur le marché international.
  • Il naît après le choc Nixon de 1971 — la fin de la convertibilité en or — et se consolide avec l’accord de coopération entre les États-Unis et l’Arabie saoudite en 1974.
  • Le mécanisme clé est le recyclage : les revenus pétroliers sont réinvestis en grande partie dans la dette américaine, ce qui crée une demande permanente pour le dollar.
  • Cela a permis aux États-Unis de financer leurs déficits à bas coût et de maintenir un privilège exorbitant pendant 50 ans.
  • Aujourd’hui, ce système montre des signes d’usure, mais il reste dominant. Son évolution pourrait avoir des impacts importants sur l’économie mondiale et canadienne.

Références


Image : Le président Richard Nixon et le roi Faisal d’Arabie saoudite à la Maison-Blanche. Source : Nixon Presidential Library, domaine public.