Le pétrodollar face à la crise iranienne : un accélérateur de la dédollarisation
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Le pétrodollar face à la crise iranienne : un accélérateur de la dédollarisation

Par Gabriel Arès · 7 avril 2026 · 10 min de lecture

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La première partie de cette série a expliqué les origines du pétrodollar et son rôle dominant pendant plus de cinquante ans. La deuxième partie a analysé les signes concrets de son affaiblissement en 2025-2026, notamment la baisse de la part du dollar dans les réserves mondiales, l’essor du petroyuan et l’influence croissante des BRICS+.

Les événements des dernières semaines ajoutent un chapitre concret et urgent à cette analyse. Le conflit entre les États-Unis, Israël et l’Iran, déclenché à la fin février 2026, a provoqué une crise énergétique mondiale majeure liée à la perturbation du détroit d’Ormuz. Cette crise sert de catalyseur géopolitique et accélère les tendances de dédollarisation déjà observées.

Une crise énergétique sans précédent

Depuis plus de six semaines, les combats ont perturbé le trafic dans le détroit d’Ormuz. Ce passage transporte environ 12 millions de barils par jour de pétrole brut et de produits raffinés, soit plus de 10 % de la demande mondiale quotidienne. La crise ne se limite pas à une hausse des prix du brut ; elle touche aussi les produits raffinés tels que l’essence, le diesel et le kérosène.

Ces difficultés touchent particulièrement les pays importateurs d’Asie et d’Afrique. L’Iran a également attaqué des infrastructures énergétiques dans le Golfe, ce qui renforce le choc d’offre. Même en cas de cessez-le-feu rapide, les effets persisteront pendant plusieurs mois : retards logistiques, prix du kérosène déjà doublés à Singapour et risques d’inflation.

Cette interruption des flux pétroliers révèle une faiblesse fondamentale du système pétrodollar : lorsque le pétrole ne circule plus normalement, la demande mondiale de dollars pour financer ces échanges diminue.

La Chine : médiateur stratégique et accélérateur du petroyuan

La Chine joue un rôle central dans cette crise. Principal importateur de pétrole et de gaz iraniens, elle participe activement aux négociations indirectes entre les États-Unis et l’Iran, organisées au Pakistan. Avec le Pakistan, elle propose cinq principes de paix, dont un cessez-le-feu immédiat et la protection des voies maritimes, y compris le détroit d’Ormuz.

Sur le plan monétaire, l’Iran accepte davantage de paiements en yuans pour le pétrole et le passage des navires. Cela accélère l’émergence du petroyuan. La Chine, qui utilise déjà la plateforme mBridge et le système CIPS, profite de la situation pour réduire davantage la dépendance au dollar, surtout dans un contexte de tensions commerciales avec Washington.

L’Europe confrontée à son deuxième choc énergétique

L’Europe, qui avait déjà réorganisé ses approvisionnements après l’invasion russe de l’Ukraine, fait face à un deuxième choc énergétique. La crise dans le Golfe risque d’augmenter fortement les prix du pétrole et du GNL. Cela met à l’épreuve l’architecture énergétique mise en place depuis 2022.

Ce nouvel événement souligne la vulnérabilité persistante de l’Europe aux perturbations au Moyen-Orient et les limites du pétrodollar pour assurer la stabilité énergétique de ses alliés.

Implications pour le pétrodollar : une multipolarité accélérée

Ces faits confirment et accélèrent les tendances décrites précédemment. La baisse temporaire des volumes pétroliers et l’usage accru d’autres devises, notamment le yuan, réduisent le recyclage classique des pétrodollars vers les bons du Trésor américain. Les sanctions économiques américaines perdent de leur efficacité lorsque les acteurs contournent le dollar.

À court terme, le dollar peut encore jouer le rôle de valeur refuge. À moyen terme, entre 2026 et 2030, la crise renforce le scénario d’une transition contrôlée vers un système multipolaire où le dollar coexiste avec le renminbi et d’autres monnaies numériques. Elle accélère également la transition énergétique verte, qui diminuera la demande mondiale de pétrole.

Ce qu’il faut retenir

La crise iranienne de 2026 ne met pas fin brutalement au pétrodollar, mais elle accélère clairement sa transformation. Cinquante-deux ans après l’accord historique de 1974, le système affronte une réalité géopolitique et énergétique très différente. Les négociations menées par la Chine, les difficultés européennes et les perturbations dans le détroit d’Ormuz illustrent cette accélération vers la multipolarité monétaire.

L’ordre économique international devient plus fragmenté, plus complexe, mais aussi potentiellement plus équilibré. Pour tous les acteurs mondiaux, y compris le Canada et le Québec qui sont sensibles aux prix de l’énergie, l’enjeu est désormais de s’adapter rapidement à cette nouvelle donne sans attendre que les illusions du passé volent en éclats.


Sources : Colibasanu, A. (2026). Europe’s second energy reckoning. Geopolitical Futures ; Friedman, G. (2026). China and the Iran negotiations. Geopolitical Futures ; Russell, C. (2026). It’s time to end the world’s delusions over the Iran energy crisis. Reuters.